BlackBerry, pour beaucoup, c’était ce téléphone un peu massif avec son petit clavier physique, sa molette ou sa boule centrale, et des utilisateurs capables d’écrire un mail complet avec les deux pouces sans même regarder l’écran.
Pendant quelques années, posséder un BlackBerry donnait presque l’impression d’avoir une vie professionnelle très importante. On recevait ses mails en direct, on discutait sur BBM et on tapotait frénétiquement dans les transports comme si une multinationale entière dépendait de notre réponse.
Puis l’iPhone est arrivé, les écrans tactiles ont tout emporté et BlackBerry a peu à peu disparu des poches. La marque semblait condamnée à rejoindre Ericsson, Sagem, Siemens et tous les autres pensionnaires du grand cimetière des téléphones oubliés.
Sauf que BlackBerry n’a pas complètement disparu. Les smartphones, eux, sont bien morts. L’entreprise qui les fabriquait s’est simplement débarrassée de ses claviers pour devenir une société de logiciels dont le grand public ignore à peu près tout.
Retour sur une catastrophe numérique, un triste adieu et une survie pour le moins discrète.
Bye Bye BlackBerry
En 1999, le premier BlackBerry est commercialisé par RIM. À ce moment-là, BlackBerry n’est que le nom commercial des appareils fabriqués par Research In Motion, une société canadienne fondée en 1984.

Ce téléphone, l’un des premiers smartphones, est une véritable révolution. Il permet d’avoir ses mails en instantané grâce à la fonction « push », offre un service de communication sécurisé, des outils bureautiques… De fait, les entreprises, les administrations et notamment le gouvernement américain constituent leurs flottes avec ces smartphones canadiens.
En 2007, Apple sort l’iPhone et révolutionne le marché des smartphones. Dès ce moment-là, plus rien ne sera pareil pour la firme canadienne.

Même si, dans un premier temps, le smartphone entièrement tactile n’est pas considéré comme un rival « crédible » et que BlackBerry continue sa progression, la plupart des fabricants adoptent rapidement le style Apple sans clavier. Mais les Canadiens s’obstinent à produire leurs terminaux avec des claviers AZERTY aussi pratiques qu’ennuyeux…
En 2008, RIM tente de réagir en commercialisant le BlackBerry Storm. Cependant, ce téléphone reçoit un accueil pour le moins mitigé. Alors qu’Apple et Google développent de véritables boutiques pour télécharger des applications, BlackBerry met un an à réagir, mollement, en lançant son BlackBerry App World.
Depuis cette époque, la lente agonie n’était qu’une évidence pour les fins observateurs. Rarement une société adorée par ses clients et fleuron technologique d’un pays aura réussi à se faire hara-kiri aussi simplement et rapidement.
Entre 2009 et 2013, Apple, Samsung, Sony et une ribambelle de fabricants sous Android proposent des nouveautés, de nouveaux designs et surtout des applications par milliers.
En quatre ans, BlackBerry gesticule comme un lombric sur un feu, sortant des modèles à la pelle sans qu’aucun ne corresponde vraiment aux nouvelles attentes. Entre-temps, il y a aussi trois jours de black-out, du 10 au 13 octobre 2011 : plus de mails, plus de BBM, plus d’échanges pendant trois jours. Une éternité pour les dizaines de millions d’utilisateurs à travers le monde.
Peu à peu, les entreprises, pourtant premier vecteur de développement de RIM, laissent leurs employés choisir leurs téléphones. Souvent un iPhone ou un Samsung.
Il faut avouer que la révolution du smartphone enclenchée par Apple a fait bon nombre de morts. On pense notamment à Ericsson, Sagem, Siemens ou encore Palm. Mais aucun de ces derniers n’avait occupé une place aussi importante que BlackBerry dans les poches des professionnels.
RIM devient BlackBerry et confie ses téléphones à TCL
Le 30 janvier 2013, Research In Motion change officiellement de nom pour devenir BlackBerry. La marque de ses téléphones était devenue beaucoup plus connue que l’entreprise elle-même. RIM disparaît donc au moment du lancement de BlackBerry 10 et des nouveaux Z10 et Q10, censés remettre la société sur les rails.
Cela ne suffira pas.
En septembre 2013, le fonds canadien Fairfax Financial envisage de racheter BlackBerry pour 4,7 milliards de dollars. Mais la vente annoncée n’a finalement pas lieu. Fairfax et d’autres investisseurs injectent plutôt un milliard de dollars dans l’entreprise, tandis que John Chen en prend la direction.
BlackBerry sort encore quelques appareils, dont le Passport, le Classic et le Priv, son premier smartphone fonctionnant sous Android. Puis la société finit par comprendre qu’il devient compliqué de fabriquer des téléphones lorsque presque plus personne ne veut les acheter.

En 2016, elle arrête donc de concevoir elle-même ses smartphones et accorde des licences à d’autres fabricants. Le chinois TCL Communication récupère notamment le droit de produire des appareils sous le nom BlackBerry.
Cette collaboration donnera naissance au KeyOne en 2017, puis aux Key2 et Key2 LE en 2018. On y retrouve Android, un écran tactile et le fameux clavier physique pour ceux qui refusent obstinément de taper leurs messages sur une plaque de verre.

Les appareils ne sont pas mauvais. Ils arrivent simplement sur un marché où le clavier BlackBerry est devenu une curiosité réservée à quelques nostalgiques et à une poignée de professionnels.
TCL finit par jeter l’éponge à son tour. La commercialisation de nouveaux appareils BlackBerry s’arrête le 31 août 2020.
Une société américaine baptisée OnwardMobility promet alors un nouveau BlackBerry sous Android, compatible 5G et bien entendu équipé d’un clavier physique. Le téléphone doit sortir en 2021.
Il ne sortira jamais.
Le projet prend du retard, disparaît peu à peu des radars, puis OnwardMobility ferme ses portes en février 2022. Le fameux BlackBerry 5G rejoint ainsi le grand cimetière des produits technologiques annoncés avec enthousiasme et enterrés avant même d’avoir eu droit à leur boîte en carton.
Le 4 janvier 2022, BlackBerry avait également mis fin aux services de BlackBerry OS, BlackBerry 10 et PlayBook OS. Les appareils concernés ne pouvaient alors plus compter sur un fonctionnement fiable des données mobiles, des appels, des SMS ou même de certaines connexions Wi-Fi. Les BlackBerry sous Android n’étaient pas concernés, mais pour les anciens modèles maison, le rideau était bel et bien tombé.
Mais BlackBerry n’est pas mort
Voilà pour les téléphones. Car l’entreprise BlackBerry Limited, elle, existe bel et bien.
Elle opère principalement autour de deux activités : QNX et les communications sécurisées. Rien qui donne particulièrement envie de camper devant une boutique pendant trois jours pour acheter le dernier modèle, mais des secteurs autrement plus sérieux.
QNX est un système d’exploitation destiné aux équipements embarqués. Il se retrouve notamment dans les voitures, où il peut faire fonctionner le tableau de bord numérique, le système multimédia ou certaines fonctions d’aide à la conduite. On l’utilise également dans des équipements médicaux, des robots et des installations industrielles.
Autrement dit, il est tout à fait possible d’utiliser du BlackBerry sans le savoir. Vous n’avez plus de petit clavier dans la poche, mais votre voiture peut avoir un bout de logiciel BlackBerry sous le capot.
La société fournit également des outils de communication sécurisée aux gouvernements, aux entreprises et aux infrastructures sensibles. BlackBerry UEM sert par exemple à gérer et protéger les appareils professionnels, tandis que SecuSUITE sécurise les appels, les messages et les fichiers.

BlackBerry s’était aussi lancée plus franchement dans la cybersécurité en rachetant Cylance en 2019. Cette activité a finalement été revendue à Arctic Wolf en 2025, l’entreprise préférant se concentrer sur QNX et ses solutions de communications sécurisées.
Les téléphones BlackBerry sont donc bien morts. Le dernier espoir de les voir revenir a disparu avec OnwardMobility en 2022 et les anciens services maison ont été débranchés la même année.
Mais BlackBerry n’est pas devenue un tas de cendres. L’ancienne RIM a abandonné les smartphones, changé de métier et s’est réfugiée dans des logiciels que personne ne voit, mais que beaucoup de machines utilisent.
Le petit clavier physique a perdu la guerre. Son fabricant, lui, a simplement changé de champ de bataille.













